Dude Rates Movies

Victoria

A
Poster of the movie
Sebastian Schipper (2015)
Laia Costa, Frederick Lau, Franz Rogowski
Sunday 14 June 2020 AD (watched)

Après Birdman et 1917, je cherchais des films faits d'un seul plan réel (et non montés pour donner l'impression d'un plan continu), autre que le bizarre et insatisfaisant Russian Ark. On m'a recommandé Victoria, film allemand de 2015.

Le film raconte l'histoire d'une jeune femme, Victoria, qui sort d'une boîte de nuit à Berlin, et qui sympathise avec une bande de jeunes berlinois, eux-mêmes tout aussi bien éméchés. La nuit semble tranquillement partie sur une série de rigolades et de bêtises dans les rues de Berlin, mais il s'avère que les garçons sont rappelés à certaines de leurs affaires non résolues, dans lesquelles Victoria se laisse emporter avec eux.

La première chose à souligner est la réussite absolue du film en ce qui concerne l'usage du plan-séquence. Pour ce genre de film j'ai toujours peur que le plan-séquence soit une contrainte trop forte qui empêche le film d'atteindre son vrai potentiel (le réalisateur naïf pourrait utiliser des mouvements de caméra non naturels ou avoir un rythme étrange dans son obstination de ne pas couper), mais ce n'est pas le cas ici. Victoria a été finement conçu pour être filmé en plan-séquence, et, de surcroît, le film joue dans les limites les plus larges possible. Ainsi, on observe évidemment une certaine unité de temps et de lieu, mais cela dure tout de même 2h18 et commence vers 4h du matin, si bien que le film commence la nuit et se termine au petit matin. Par ailleurs, c'est tout un quartier de Berlin qui est le terrain de jeu de l'action, on est donc loin du huit-clos, et on a le droit à une vaste gamme de décors. Dans tout cela, à aucun moment un mouvement de caméra ne semble pas naturel, aucun défaut de tournage n'est visible (tout du moins de manière évidente), et à aucun moment les acteurs ne trahissent leur personnage. Sur le plan de la performance, donc, c'est simplement extraordinaire.

Je souligne la qualité de la performance technique non pas dans l'idée d'expliquer ensuite que le film est bof dans la substance, mais simplement car j'aime bien être organisé. Le film en lui-même est ce qu'on pourrait appeler un thriller haletant, et, bien que pas spécialement grandiose, il est particulièrement prenant et efficace dans son genre. J'avoue cependant que j'ai eu du mal à me détacher de la réalité technique du plan-séquence, dont la sensibilisation ne peut que rendre le visionnage plus impressionnant, et je ne sais pas comment j'aurais réagi si j'étais un spectateur naïf qui n'aurait pensé regarder qu'un simple thriller.

On peut distinguer grossièrement deux parties dans Victoria. La première partie est légère et insouciante, et on y trouve un jeu d'acteur dans le style "ultra-réaliste", comme a l'habitude d'en filmer Richard Linklater (Boyhood, Before Midnight) par exemple, où rien de vraiment extraordinaire ne se passe, mais où les personnages semblent évoluer dans une sorte de liberté triviale et indépendante d'un scénario concentré, dans le seul but de montrer la poésie de la simple vie. Wikipédia indique que le scénario du film faisait 12 pages, et que la majorité des dialogues ont été improvisés. Le film tel qu'on peut le visionner correspond à la troisième prise (le budget en autorisait seulement 3), la première ayant vue les acteurs trop précautionneux, et la seconde trop fous. Cette notion de "liberté triviale et indépendante d'un scénario concentré" est donc à prendre au sens concret ici, elle n'a apparemment pas été simulée.

La deuxième partie, celle, où comme on peut s'en douter, les choses prennent une tournure qui honore l'inscription dans le genre du thriller, est assez terrible dans sa capacité à générer de l'anxiété. Victoria confirme avec Les Fils de l'Homme que le plan-séquence, s'il est bien appliqué, est l'outil cinématographique le plus redoutable afin de donner au spectateur une sensation de pur cauchemar. Bref, vous l'aurez compris, passer votre chemin si vous ne voulez pas être violenté, et sinon, accrochez-vous !

En somme, je suis sorti de ce film un peu sonné, perdu quelque part entre l'admiration de la performance technique, l'intense montagne russe d'émotions et d'anxiété qu'on venait de me faire vivre, et, mine de rien, un certain attachement pour les personnages et notamment cette chère Victoria. Ce n'est certainement pas un film pour égailler sa journée ou vivre des aventures fantastiques, c'est plutôt une bonne brique bien solide dans la gueule, mais c'est extrêmement bien foutu, bien joué, bien conçu, et avec une touche de poésie ici et là.